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FRANZ LISZT REVIENT AU CHATEAU DE LA MOUTTE
Le vieux rêve de Anne Troisier de Diaz, arrière petite-fille d'Emile Ollivier, commence à prendre sa mesure prophétique : faire du château de son ancêtre,
Franz Liszt
au quartier de la Moutte à Saint-Tropez, un havre de paix pour les meilleurs artistes du monde musical de demain. Là même où un soir d'octobre 1864, Emile Ollivier, futur 1er ministre de Napoléon III, reçut pour une soirée, son beau-père, l'illustre Franz Liszt.

L'affaire ne date pas d'aujourd'hui, loin s'en faut. Cela faisait des décennies qu'Anne Troisier de Diaz cherchait à pérenniser, non seulement le château de son arrière grand-père et ses terrains, mais aussi cette vocation née de la fréquentation par sa famille et elle-même, des plus grands musiciens. Une fréquentation à laquelle elle a donné un corpus lumineux en inventant il y a trente ans ces Nuits musicales du château de la Moutte, qui enchantent, chaque été, les mélomanes les plus exigeants. Au fil du temps, Anne s'est prise d'affection pour ces jeunes musiciens portant diplômes en bandoulières, mais si fragiles dans leur quotidien.
Artistes, ils subissent presque toujours les avanies de la vie matérielle qui les voit balbutier leurs premiers contrats, buter sur la marche de l'escalier d'entrée dans ce monde si dur qu'est celui de la vie d'artiste professionnel. Au fil du temps, combien sont-ils, du quatuor Ludwig au groupe vocal d'Udo Reinemann, ou au soliste Michel Dalberto, à être venus passer au château la semaine entière précédant leur soirée de concert ? Combien, à déguster la soupe de poissons d'Annette Troisier et la ratatouille au feu de bois, les petits farcis de Provence et le rosé de la treille « moutienne » ? Des dizaines au moins, qui ont gardé au coeur le souvenir d'un lieu un peu magique, si proche de la « folie » estivale tropézienne.


Et bien, ils pourront revenir bientôt.

Entrée au Conservatoire

Premier acte décisif : la cession, par Anne Troisier, du château et des terrains attenants, au Conservatoire, non pas de musique, mais du littoral. Une institution créée par un certain Jacques Chirac, alors 1er ministre de Valéry Giscard d'Estaing, en 1975, et dont le premier geste conservatoire méditerranéen fut réalisé en 1977 sur cinquante hectares au cap Camarat à Ramatuelle. Dirigé à l'époque par M. Raynaud, le Conservatoire s'était bien promis de mettre la région sous sa loupe protectrice. Depuis, dirigé par un homme de dialogue, M. Desplats à Aix, le Conservatoire a « sauvé » de magnifiques étendues de notre littoral, comme celles du cap Taillat à la Briande ou du Jardin Marin de l'ancien Domaine Potez au Rayol-Canadel. Le château de la Moutte est devenu l'incontestable fleuron de son action, car sa conservation, qui représente déjà une immense satisfaction pour l'avenir, va s'accompagner d'une création époustouflante.

Addition public-privé

Deuxième acte décisif : la création de l'A.C.E.M.I, l'association pour la création d'un Centre de musique international, bien soutenue et encouragée par le Conservatoire du littoral.
L'association est née dans la tête bien faite et comme on pouvait s'y attendre, d'un amoureux du château, reconnaissant envers Anne Troisier, le chef et 1er violon du quatuor Ludwig, Jean-Philippe Audoli. Avec une poignée d'esthètes
partageant sa passion, il a mis sur rails cette école dont on n'a pas fini de parler dans le monde. Vous avez dit « musique, plus Saint-Tropez ? » Tiens, tiens... Il y a des mots et des noms qui font automatiquement dresser l'oreille.
Pour l'heure, le « manager » de l'opération est un voisin du château, qui fait un peu « roue-libre » après une vie professionnelle internationale toute entière vouée à la promotion et à la création de ce qu'on appelle « l'événementiel », composé de ces grandes manifestations d'entreprises ou de spectacles : François Michiels. L'homme est affable et convainquant. Il nous a dit ceci, pour le Webzine de Saint-Tropez :

« Notre association a pour seul but la création d'un centre international de musique, dont l'ouverture, pour le moment, est programmée pour septembre 2004. Cette école aura pour ambition de réunir au château de la Moutte, une cinquantaine de jeunes musiciens, venus du monde entier, ayant terminé leurs études professionnelles, leurs études supérieures de musique, c'est à dire des garçons et de filles qui auront terminé le Conservatoire ou l'équivalent dans leurs pays. Il leur sera proposé, en deux séquences de neuf mois chacune, d'enrichir leur bagage culturel et d'épanouir leur personnalité.
Cela revient à dire que ces jeunes prodiges, souvent très jeunes, c'est le propre des prodiges, terminent leurs études, bardés de diplômes, à 21 ou 22 ans. C'est un peu jeune pour commencer une carrière professionnelle. L'idée, c'est de les aider. D'abord en leur permettant de continuer la pratique de la musique à très haut niveau, ensuite pour leur faire aborder d'autres disciplines qu'ils négligeaient, voire ignoraient, dans leurs études. Des exemples : tout ce qui touche au maintien corporel. Tout ce qui est psychologique, lié au trac. L'étude des langues étrangères pour certains, etc. Autant de disciplines indispensables de nos jours pour la réussite professionnelle. Et puis, surtout, nous voulons leur montrer, par des contacts et des échanges, que la musique n'est pas un univers clos, mais que c'est un art qui communique avec les autres disciplines artistiques et intellectuelles.
D'autre part, au contact de personnes plus âgées qui ont réussi, nous voudrions les conforter dans leur choix, afin qu'un prodige de vingt ans puisse être un grand artiste à cinquante.
Le principe est donc d'avoir cette cinquantaine d'élèves ici à la Moutte, du mois de septembre au mois de mai, logés dans les installations voisines de Lou Riou, avec lequel nous avons pris un accord, et qui viendront étudier dans les bâtiments assez vastes de la cour du château, qui vont être réhabilités et réaménagés en fonction de nos besoins pédagogiques. Nous aurons donc dans ces lieux, durant neuf mois de l'année, une ruche de talents, qui travailleront, mais aussi transmettront, car chaque musicien parrainera dans la région une école de musique et puis, bien sûr, ils donneront des concerts car nous aurons en quelque sorte en permanence une douzaines de quatuors sous la main. Il sera bon qu'ils commencent à se produire devant le public, dans les salles des villes de la région, mais aussi au château.
En ce qui concerne le château lui-même, il servira de résidence aux personnalités que nous inviterons pour des périodes plus ou moins longues et qui viendront pour rencontrer nos élèves et discuter avec eux. Ceci pourra d'ailleurs déboucher sur l'édition des textes de ces rencontres, afin que cela puisse servir à d'autres élèves. Le rez-de-chaussée du château sera totalement maintenu, tel qu'il est agencé, pour la partie dédiée à la mémoire d'Emile Ollivier, tandis que le 1er étage, qui est déjà consacré à des appartements, sera entièrement rénové, en y apportant tout le confort possible.
Bien sûr, aussitôt cela dit, il faut évoquer le côté financier du projet. Nous avons ainsi réunis des fonds en provenance des collectivités publiques pour les travaux de rénovation du château et des locaux annexes, par conséquent, a priori, l'avenir du château de la Moutte n'est plus en question. Il nous faudra ensuite trouver des fonds pour le fonctionnement de l'école, et notre approche, pour le moment, nous fait envisager une contribution qui associe le public et le privé à raison d'un tiers, deux tiers. Il y a, certes, le Département et la Région, mais aussi l'Europe, très active en cette matière. Quant au reste, la plus grosse partie, elle viendra des mécènes privés du monde entier. Ce que je peux vous dire, pour l'instant, c'est que notre projet est remarquablement bien accueilli par les entreprises qui pratiquent le mécénat. Elles en ont saisi à la fois sa générosité et sa transversalité, à savoir : la transmission de l'expérience quand on est dans des métiers différents. Ensuite, tout le monde est heureux que Saint-Tropez renoue ainsi avec un passé culturel qui n'est pas si lointain d'ailleurs et quelque peu submergé ces dernières années par des activités moins nobles.
»

Fameux dîner de têtes

Les jeunes musiciens qui viendront fréquenter l'école internationale de musique du château de la Moutte, apprendront sans doute qu'ils mettent leurs pas dans ceux d'un musicien prestigieux dont ils interprètent souvent la musique : Franz Liszt. Le musicien le plus admiré du XIXè siècle, était en effet venu au château une soirée, une seule soirée, aussi unique qu'inconnue.

Nous sommes le 15 octobre 1864. Emile Ollivier se repose au château de la Moutte qu'il a fait construire peu auparavant. Il est veuf, avec ses trois enfants, de Blandine, fille cadette de Franz Liszt (enterrée au cimetière marin de Saint-Tropez), et il attend son beau-père, accompagné de son autre fille, Cosima, née également du commerce de Franz et de Marie d'Agoult. Cosima, alors mariée au chef d'orchestre Hans Von Bülow, est déjà « en relation » avec un certain Richard Wagner, qu'elle épousera plus tard et qui deviendra donc le beau-frère d'Ollivier.
Dans son « journal » (*), Emile Ollivier écrit brièvement, à la date du 15 octobre 1864 : « Liszt et Cosima sont arrivés hier à 6h du soir et sont restés jusqu'à ce matin 11h. Liszt part pour Rome et Cosima pour l'Allemagne ». Liszt entretenait alors une liaison avec la princesse de Sayn-Wittgenstein et Cosima rejoignait à la fois son mari, et son amant, engagé par le roi Louis II de Bavière. Mais, ce que ce petit texte révèle et que nul n'avait souligné depuis, c'est qu'une fois au moins, l'immense Franz Liszt, a passé une soirée à Saint-Tropez. Si le show-biz avait existé à l'époque, nul doute que les paparazzi l'eussent traqué, pisté, comme ils le font aujourd'hui pour les stars les plus connues. Et Liszt était la star incontestée de l'époque. En revanche, la sobriété épistolaire d'Emile Ollivier ne permet pas de connaître le contenu des conversations de ce 14 octobre, encore que les oreilles de Wagner durent siffler, ni le menu servi au maître et à sa fille.
Près de cent quarante ans plus tard, lorsque retentissent, au temps des douces soirées d'été dans la cour du château, les notes d'un piano fortement romantique, il flotte à la Moutte comme un air de rhapsodie hongroise...

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