Mars 2004 - N°3
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Société
Ramatuelle :
HOMMAGE AU VIEUX LION
Des centaines de personnes, venues parfois de très loin, ont accompagné Albert Raphaël à sa dernière demeure. Mort à l'âge de 85 ans, Albert Raphaël avait été
maire de la cité chère à Gérard Philipe, pendant 30 années, de 1971 à 2001. Il avait été également élu par deux fois au poste de conseiller général du canton de Saint-Tropez.

Avec la disparition de celui qu'on appelait affectueusement « le vieux lion », c'est peut-être toute une conception de la gestion de nos communes rurales qui disparaît. Son surnom, Albert Raphaël se l'était forgé dès son premier mandat au début duquel il avait refusé un permis de construire à Gilbert Trigano, alors puissant Pdg du Club Méditerranée. L'affaire mérite d'être rappelée.

Trigano jeté aux oubliettes

Gilbert Trigano avait acheté (à la famille Debré) les vaste et superbes terrains dits de la Bastide Blanche au Cap Taillat et projetait d'y réaliser un de ses villages de vacances, qui aurait, bien évidemment, privatisé l'espace en le clôturant. Par
surcroît, peu ou pas d'emplois n'auraient été proposés aux gens du pays, et peu ou pas de produits locaux n'auraient été achetés au titre des fournitures du village de vacances. On se doute, dès lors, du peu d'enthousiasme de la municipalité ramatuelloise. Or, nous étions à une époque bénie (pour les magouilleurs), où les permis de construire étaient accordés par la Préfecture et
non par la mairie. Il suffisait donc de connaître quelqu'un de haut placé à Paris qui indiquerait au Préfet où était son devoir. Ce fut, bien sûr, chose aisée pour Trigano. Il décrocha son permis au nez et la barbe des élus ramatuellois. Trop sûr de lui, le Pdg du Club Méditerranée, négligea d'enclencher rapidement les travaux. Ce qu'Albert Raphaël guettait au coin du bois. Il égrenait les jours, comme un bidasse le fait en attendant sa libération. Bingo ! Trigano ne commença pas les travaux dans le délai obligatoire de 1 an et 1 jour. Le lendemain, Albert Raphaël faisait légalement constater la carence et faisait casser le permis de construire. Gilbert Trigano en fit une jaunisse. Puis la loi changea et les permis furent désormais accordés par les maires. Trigano essaya mille fois de rencontrer Albert Raphaël. Il n'obtint jamais son rendez-vous. Quelques années plus tard, il nous déclara : « Quand je pense que dans tous les pays où je vais, on me déroule le tapis rouge, et dans un petit village de 2000 habitants je ne peux pas rencontrer le maire... ». Tel était Albert Raphaël : un homme de caractère. Quelques années plus tard, c'est Eddie Barclay qui aura l'occasion de le vérifier. Le roi du disque avait obtenu un permis de construire pour sa Maison du cap, au Cap Camarat. Il eut la malencontreuse idée de construire au sommet d'une petite butte les fondations de sa maison, alors que le permis spécifiait qu'elles devaient l'être en contrebas. De plus, Barclay ne respectait pas le chemin dit des douaniers, le long du bord de mer, qu'il s'était tout simplement annexé. Sur notre rapport (nous étions alors adjoint au maire de Ramatuelle), Barclay dû rabaisser sa construction et libérer le chemin douanier. On pourrait multiplier les exemples du genre, ne serait-ce qu'en rappelant la destruction du mur bâti illégalement sur la plage de Pampelonne par ce haut dirigeant du Parti communiste (Raphaël se moquait éperdument des étiquettes politiques).

Dur mais bon

Ce qui caractérisait encore Albert Raphaël c'était donc son sens de l'équité, mais il recherchait aussi celui de l'harmonie au sein de son village. Membre du P.S depuis la SFIO, fidèle à Edouard Soldani au sein du Conseil Général, Raphaël gérait sa commune dans la plus parfaite neutralité. Plusieurs membres de son
Conseil municipal étaient d'authentiques électeurs de droite, mais ils étaient dévoués et compétents. Il n'en fallait pas plus à Raphaël pour accepter de travailler avec eux. Le meilleur exemple qu'il donna de ce trait de caractère, fut lorsqu'il parvint à convaincre celui qui avait été son plus virulent adversaire, Jean Bonnaure, de venir sur sa liste lors de l'élection suivante. C'est sans doute grâce à cette volonté, que le territoire de Ramatuelle fut l'un des plus protégés de la Côte d'Azur, alors que, faut-il le souligner ?, la plus extravagante pression foncière y règne. Et c'est fort justement, qu'Albert Raphaël fut élevé à la dignité de Chevalier de la Légion d'Honneur, pour cette préservation unique sur la Côte.

C'est un euphémisme que de dire que Raphaël se battait pour les habitants du Golfe. Un exemple entre cent mille. Alors que nous nous agitions pour obtenir un lycée dans le Golfe, le Rectorat de Nice traînait les pieds, invoquant « la carte scolaire, la légèreté des effectifs ». Nos études à nous indiquaient l'inverse, tandis que nos enfants quittaient le Golfe en bus chaque matin à 6h pour rejoindre le lycée de Saint-Raphaël (les enfants de Cavalaire ou du Rayol se levaient à 5h du matin et rentraient le soir à 19h). La mauvaise volonté de l'administration était telle que Raphaël pris la mouche et « monta » à Paris. Il se fit ouvrir le bureau du ministre, c'était Pelletier alors, et lui exposa nos motifs en ajoutant qu'il ne sortirait pas de son bureau sans une perspective favorable. Il l'obtint aussitôt et le Recteur de Nice changea d'horizon. Il l'avait bien cherché. Aujourd'hui, le lycée trop petit, a déjà été agrandi deux fois.

On pourrait encore parler de la générosité d'Albert Raphaël, qui ne laissait jamais
un Ramatuellois dans le malheur. Il était dur mais d'une grande bonté. Il se démenait, intervenait de partout, y compris auprès de la Préfecture et des ministères, pour trouver une solution qui apporterait l'apaisement à la personne tourmentée.

Tel était cet homme avec qui j'ai eu l'honneur de travailler pendant douze années au sein du Conseil municipal de Ramatuelle et qui a terminé sa respectable trajectoire le 24 février. On dit qu'il était d'une trempe d'un autre âge. Peut-être, mais son exemple demeurera. Dès lors on peut espérer que quelque jeune homme entrant en politique, ramassera l'héritage et renouvellera la performance.

Il y trouvera le bonheur rare d'une vie réussie.

Pierre Nembrini

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